Le diaporama sonore est « un art de travailler le temps »

En discutant avec les auteurs de diaporamas sonores, la question de la durée idéale revient souvent. Ma réponse est invariable : 3’30 mn ! La conversation rebondit : « Mais pourquoi s’accrocher à tout prix à cette durée de 3’30 mn ? ».

1. En surfant sur internet, en écoutant la radio ou en regardant la télévision, nous sommes habitués à rencontrer des formats préétablis qui rythment inconsciemment notre façon de prêter attention à un programme.

En dehors des durées très courtes des sujets des journaux TV et radio se développent des familles de sujets plus longs qui débutent, en télévision comme en radio à 3 mn. En 2010, la société Sysomos a produit une étude sur la consultation des vidéos You Tube : celles qui recueillaient le plus de vues et de recommandations avaient une durée de 3’4 mn.

L’idée est de proposer à l’internaute un format familier, dans lequel il se sent spontanément à l’aise. Je précise que ma démarche est celle d’un journaliste qui écrit pour être lu, vu, entendu par le plus grand nombre. La nouveauté ne doit pas venir du format lui-même mais de la façon dont on l’habite différemment.

Je ne m’accroche pas au 3’30 mn comme à un dogme. Si le sujet l’impose, on peut être plus court ou plus long.

2. La durée repère de 3’30 mn a aussi une vertu pédagogique vis-à-vis de l’auteur. Elle représente pour lui une contrainte créative, gage d’efficacité narrative : il va falloir choisir, hiérarchiser son information, faire le deuil de tel ou tel partie ou thème, recentrer son propos, zoomer sur quelques personnages.

3. A l’intérieur de ce temps déterminé, tout l’art du diaporamasonoriste va être de proposer une autre temporalité.

Le son porte la dimension temporelle du diaporama sonore

Dans un article publié dans la revue Universo Fotográfico (n°4, décembre 2001) de l’université Complutense de Madrid (Espagne), Alfonso Palazón, docteur en sciences de l’information (image et son), analyse la « perception audiovisuelle » propre au diaporama. Son travail est consacré au diaporama sonore projeté dans une salle obscure sur un ou plusieurs écrans, mais ses enseignements sont aussi valables pour le diaporama sonore filmique.

Il explique que le diaporama sonore tire « sa capacité expressive maximale » de la « synchronisation entre le son et l’image, entre quelque chose qui se voit et quelque chose qui s’entend ». Il parle de la « contamination » de l’un par l’autre au moment où on les regarde ».

Son analyse des caractéristiques propres au son et à l’image sont éclairantes. « L’introduction du son implique toujours un mouvement, dit-il, tandis que la perception visuelle se caractérise par son immobilité. »

Autrement dit, le son est porteur d’une « dynamique temporelle propre » parce qu’il contient une « trace de mouvement », un « trajet », une « agitation ». L’ouïe fonctionne (« synthétise », dit-il) plus rapidement que la vue, car le son véhicule le langage. La vue, en revanche, « est sensiblement plus lente parce qu’elle fonctionne dans l’espace qu’elle explore et dans un temps déterminé ».

Le son-temps et l’image-espace sont une matière première. Leur assemblage (en travaillant toujours à partir de la bande son) crée « ce mouvement de l’image, qui n’existerait pas sans la dimension temporelle du son ». « La fixité de l’image conjuguée au mouvement de la projection et du son produisent le rythme du diaporama. »

Alfonso Palazón décrit plusieurs effets, produits par une intervention sur l’un ou l’autre des composants. Par exemple :

— Une « rupture inattendue » entre le son et l’image.
— A l’inverse, « un ajustement prémédité à un point donné entre le son et l’image qui ont évolué jusque-là séparément ».
— Autre effet : « Une image est liée à un son isolé. La synchronisation se produit quand l’image apporte un impact qui est souligné par le son ; ou, au contraire, une accentuation sonore est intensifiée par un visuel ».

Tous ces jeux sur la « synchronisation (ou la désinchronisation NDR) du son avec l’image » révèlent combien le diaporama sonore est, avant tout, un « art de travailler le temps ».

Comments

  1. Bel article, intéressant et instructif, qui donne à réfléchir (merci, donc!) et qui m’inspire quelques remarques.

    Je me demande par exemple si le terme de « synchronisation » entre le son et l’image est le plus adéquat. Ne conviendrait-il pas plutôt de parler de « complémentarité » (l’un dit ce que l’autre ne dit pas) ? Car c’est souvent dans ce décalage, dans cet « asynchronisme » finalement, que se joue tout ou partie du sens. Simple remarque rhétorique, je le concède…

    Plus important : les diaporamas sonores, en attirant l’attention sur la part sonore des productions web, nous rendent un bien beau service ! C’est très salutaire parce que les potentialités narratives et esthétiques des sons sur Internet restent encore assez peu explorées. Relire à ce sujet Daniel Deshays peut être précieux: http://cinemadocumentaire.wordpress.com/?s=daniel+deshays

    Plus profondément, cette question du format m’interpelle. 3 minutes 30, dites-vous, sur la foi de votre expérience et d’une étude marketing. Je serais plutôt tenté de penser que le format, c’est justement qu’il n’y a pas de format. Pourquoi vouloir proposer à l’internaute « un format familier, dans lequel il se sent spontanément à l’aise » ? Je pense au contraire que, pour remporter son adhésion et susciter sa réflexion, il faut le bousculer, le déranger, le faire sortir de ses gonds habituels… Bref, le surprendre.

    Je partage votre point de vue sur la « contrainte créative », mais dans la limite d’un exercice. Pourquoi ne pas tenter de nouvelles expériences, explorer, se tromper, sans regarder sa montre ?… Penser finalement le diaporama sonore comme une possibilité pour le journaliste de redécouvrir l’auteur qui sommeille en lui.

    • Cher Cédric, merci pour ta belle contribution. Un joli présent pour cette nouvelle année 2013 que je te souhaite la meilleure !

      Mes commentaires
      > synchronisation. Effectivement, il s’agit d’un double travail sur la synchronisation et la non synchronisation entre le son et l’image. Le terme, pour ma part, me semble approprié.

      > Merci pour la référence à Daniel Deshays, que je vais lire avec attention.

      > Pour moi le format (3’30, plus ou moins) n’est pas une fin mais un moyen de m’adresser à mon « audi-spectateur ». Précision : je parle en tant que journaliste qui travaille toujours dans le cadre de formats (des calibrages en nombre de signes à l’écrit ; des durées repères pour la radio et la télévision).

      > Surprendre l’audi-spectateur ? 100 % d’accord, mais, comme je l’ai écrit : la surprise doit provenir, selon moi, uniquement du traitement (le choix des images, des sons, leur scénarisation et leur montage).

      > Renoncer à regarder sa montre pour laisser l’auteur se révéler dans le journaliste. Jolie proposition, à laquelle je souscris. Encore une fois, je ne pense pas que le format de temps soit déterminant mais c’est ce qu’on exprime dans ce temps donné. Je crois que le diaporama sonore favorise cette expérience.

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